18/08/2012

Voyage au bout de la nuit

Au travers des quelques contacts que je conserve au Mali ou au travers des commentaires de presse, je suis frappé par un phénomène de cauchemar éveillé.

Tout se passe comme si tout le monde se réfugiait dans une longue hibernation et attendait la venue d’un deus ex machina qui viendrait les libérer de cette situation anxiogène dans laquelle chacun vit.

Le Mali me semble subir les effets d’une lente implosion que personne ne peut contrôler ni maîtriser.

Le nord est devenu une énorme banlieue sauvage où des bandes rivales s’affrontent tout en exerçant une pression maléfique sur la population.

Au sud, l’ « egocratie » prend plus que jamais la place de l’apparence démocratique avec son cortège d’inertie. On invoque n’importe quoi pour ne pas avoir à entrer dans un mouvement qui risquerait de mettre en danger des prérogatives et des privilèges.

Pourquoi vouloir entraver l’action d’un président intérimaire au risque de le tuer? Pourquoi vouloir critiquer l’intervention extérieure au nom d’une volonté d’indépendance ?

Si ce n’est pour garder tous les vieux démons en place.

On refuse tout et rien et on oublie que, quoiqu’il arrive, le destin du pays est lié au destin de la sous-région. Mais peut-être est-ce volontaire ?

Le Haut Conseil Musulman a répondu le dimanche 12 août au cours par un rassemblement qui a réuni 60 000 personnes au stade de Bamako en accordant son quitus aux institutions en place.

Je continue à croire que l’Islam modéré peut jouer un rôle régulateur dans cette crise à condition qu’il continue à jouer son rôle social qu’il est le seul à tenir.

Mais attention aux vieux démons d’islamisme radical qui sont manipulés par des assoiffés de pouvoir. N’oublions pas les réminiscences historiques de résistance et de djihadisme (El Hadj Oumar Tall et Samory Touré) dans l’inconscient collectif malien.

Il y a aussi un vide social qui gangrène principalement la jeunesse et qui se traduit par une désertification démographique des campagnes, en manque de projection dans son propre avenir.

Comme je le disais dans un récent billet, « Le mirage de la grande ville », en parlant de la jeunesse,

"Et une fois à Bamako, le rêve ne se traduit que par des tristes réalités, des petits métiers dans le meilleur des cas, ou de l’errance dans beaucoup d’autres, une nouvelle fuite en avant dans l’émigration ou dans la violence dirigée ou non.

Ces jeunes qui ont perdu leur avenir deviennent les héros d’une triste histoire, pleine de bruit et de fureur. Ils sont une proie facile pour ceux qui cherchent à alimenter l’agitation sociale pour asseoir leur pouvoir. Ils sont une proie facile pour rejoindre les cohortes d’enfants soldats.

Ils forment aussi une masse fragile propre à générer des réactions en chaîne de contestation sociale de plus en plus violente."

Je ne veux pas juger la réalité malienne, j’observe seulement son inertie et son incohérence, son incapacité volontaire ou non de dialoguer.

Et les projets de développement que deviennent-ils, bordel ? Pourtant, pour un pays comme le Mali, le développement reste la stratégie d’ajustement humaine, sociale et économique. Ceci est aussi valable pour l’Afrique de l’Ouest qui vit une période agitée de son histoire.

Encore faut-il penser en terme de développement de proximité. C’est à dire un développement qui privilégie les besoins d’une communauté et participe à son insertion naturelle dans un cadre et un environnement de progrès. Ce développement de proximité permet à un village, un groupe social de prendre une attitude volontariste et d’assumer son destin dans la mesure de ses moyens et surtout de ses besoins.

Une part importante doit être accordée à la décision. C’est ceux qui vivent les problèmes qui doivent donner les priorités et assumer les choix à prendre.

Il faut pouvoir faire émerger des solutions qui soient le fruit d’une réflexion collective qui s’inscrit dans une volonté communautaire.

Un projet de développement, quel qu’en soit sa nature, doit répondre à une volonté et à une réflexion collective. Il doit tenir compte des besoins fondamentaux et s’inscrire dans une logique de pérennité. Il doit prendre en compte toute la communauté et orienter la réflexion et l’action vers un enrichissement pragmatique.

C’est ce que j’appelle du développement de proximité qui a pour objet d’enrichir la vie d’une communauté à partir d’une analyse partagée des problèmes vécus. Ce type de développement concerne les problèmes de cultures, de développement villageois, d’infrastructures locales (eau, assainissement,  énergie), de soins de santé, de lutte contre la précarité alimentaire, etc.

Et pour moi, la question la plus importante, c’est de savoir comment un pays comme le Mali et comme d’autres, va pouvoir réagir dans les conditions actuelles. Il y a pénurie économique et politique, tout est gelé au détriment d’une population en état de disette généralisée.

A côté de cela, il y a un autre type de développement, qui concerne les grandes infrastructures, comme l’énergie.

Problème vaste, énorme, sans réelle solution. Avec l’appui des bailleurs de fonds, on a construit des centrales, des barrages, libéralisé des compagnies d’électricité, pour rester dans le délestage, la pénurie, pour ne pas répondre précisément aux besoins demandés.

Maintenant que l’heure est à l’économie verte, les bailleurs de fonds comme la Banque Mondiale prônent la nécessité d’une croissance verte et solidaire.

Jeune Afrique  consacre un numéro aux grands projets de l’Afrique Verte. Il y a beaucoup de projets solaires et éoliens que je ne conteste pas. Mais je conteste leur viabilité géopolitique. Pour l’Afrique de l’Ouest, citons le projet de la centrale solaire de Zagtouli, au Burkina Faso, estimé à 63 millions d’euros. Qui peut dire où sera géopolitiquement le Burkina dans 3 mois dans cette zone de turbulence. Il en de même pour le Maroc, la Tunisie ou l’Algérie.

On cite aussi des initiatives locales de création de centrale électrique à base de résidus végétaux, comme la centrale de Kalom au Sénégal. Il y en a aussi au Kenya.

J’adhère avec beaucoup d’enthousiasme à ces initiatives, pour les conséquences positives qu’elles peuvent apporter. Je crains seulement que l’après n’ait pas été suffisamment analysé et ne s’inscrit pas dans une volonté d’épanouissement équilibré des populations. Le bon sens doit être un impératif et un projet tout ambitieux qu’il soit, ne doit pas contenir les germes de son autodestruction.

Pour moi, le Mali est exemplaire de ce type de réflexion. La situation actuelle est en partie le fruit d’une carence en matière de développement durable. Le politique a laissé à d’autres le soin de se préoccuper des besoins sociaux élémentaires. La lutte prioritaire contre la pauvreté n’a pas été prise en compte de manière volontaire et le chaos est arrivé.

Au bout de cette longue nuit, j'ai peur que terrible sera le réveil.

Commentaires

Jean-Claude, tu as bien raison d'écrire avec force:
"Je continue à croire que l’Islam modéré peut jouer un rôle régulateur dans cette crise à condition qu’il continue à jouer son rôle social qu’il est le seul à tenir"
Comment faire du développement, bordel, dans un pays dont le nord est ravagé par l'ultra-islamisme qui impose sa loi, la loi islamique, pure et dure où le discours consiste à faire l'apologie de la charia y compris les chatiments corporels; ils se réclament salfistes, djihadistes avec comme modèle l"Afghanistan des talibans.
Forget-it, Jean-Claude, renonce à faire du développement dans cette poudrière ou tu risques en fin de compte de grossir les occidentaux pris en otage et de rendre malheureux ta famille et tes amis.
Amitiés
Hubert

Écrit par : H Heine | 21/08/2012

Cher ami de l'afrique et du Mali en particulier. Notre association ASFODEVH 06 travaille au Mali depuis douze années. Nous y avons construit a Ségou, deux écoles, modernisé trois maternité, formé des institutrices, etc...etc...Nous avons connu la triste période qui a précédé le coup d'état. Nous y étions et suite a tout ce qui vient de se passer, nos membres sont abattus, découragés, après tant de travail et d'heures passées a essayer de faire progresser les choses, nous avons le sentiment d'avoir construit sur du sable. Nous en sommes a la reflèxion de savoir si nous allons y retourner alors même que nous avons déja de l'argent pour continuer. Mais est-ce utile?? Notre site www.asfodevh06.org

Écrit par : Crolet jean-Claude | 21/08/2012

J'ai lu avec bienveillance les réflexions sur le Mali. Les commentaires témoignent de votre amour pour mon pays. Je suis un Malien. Aucun Dieu, au moyen d'une machine ne descendra d'une quelconque élévation pour sortir le MALI de la torpeur de l'angourdissement qu'il connaît aujourd'hhui. AUCUN DEUS EX MACHINA n'est attendu.
Les autorités actuelles ne sont pas mises d'accord sur un modus operandi pour libérer les régions nord du pays dont la mienne, celle de Tombouctou.
Les nordistes sont en formation militaire accélérée. Ils vont se libérer.
Quand un ami est en difficulté, on ne doit pas l'ababdonner.L'histoire jugera les politiciens en mal de place qui donnent le temps et tout le temps aux extrémistes réligieux de s'inscruster dans le nord.
Maintenant, le gouvernement d'union nationale est mis en place, l'armée ira obligatoirement au fraont, chassera les islamistes qui vont disparaître comme un gaz dans la nature.
JCC, ASFODEVH et tous les amis du Mali doivent continuer à venir au Mali et aider le Mali à se sortir de cette crise.
Merci.

Écrit par : Bouréma Bocar MAIGA | 22/08/2012

Nous vivons véritablement une situation très complexe bien regrettable à tel point que nous ne savons plus à quel saint nous vouer! Vos commentaires sont pertinentes et dépeignent la situation qui prévaut chez nous.Mais nous osons croire que dans un élan de solidarité nationale aussi bien qu'internatinale,nous pouvons venir à bout des différents maux qui gangrennent notre pays Nous souhaitons de tout notre coeur que les immenses efforts que nos parténaires en général et Asfodevh06 en particulier ne soient vains .

Écrit par : Soungoba Maré | 22/08/2012

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